Regard de photographe : Éric Lafforgue

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

J’habite à Toulouse et je suis devenu photographe professionnel un peu par hasard après avoir travaillé en radio, télévision, presse et dans l’univers des applications mobiles. C’est grâce à Flickr que mes photos ont été remarquées par les magazines du monde entier et que j’ai pu démarrer une nouvelle carrière ! Depuis, je collabore par exemple régulièrement à Lonely Planet Magazine ou au Daily Mail.

Je suis aussi devenu ambassadeur Sony et j’ai la chance de pouvoir utiliser les derniers modèles dans mes reportages. Je consacre beaucoup de temps aux réseaux sociaux, car la presse passe de plus en plus en direct pour commander des articles ou des photos et, c’est le meilleur moyen de se faire repérer et d’être suivi.

En plus de Flickr, je suis sur Facebook où je partage mon actualité et sur le web.

1..2..3! Pokot and flash - Kenya

Note sur la photo « J’ai rencontré cette femme Pokot dans le nord ouest du Kenya où leurs traditions se perdent à la vitesse de la lumière. Après avoir fait des photos avec le ring flash, je lui ai demandé de tenir le flash dans sa main. Il faut imaginer tout le village qui attendait l’éclair du flash, d’où son air peu rassuré. Un fou rire général a suivi le cliché. Je l’ai revue cinq ans après, il y a deux mois, et elle se souvenait encore de ce moment d’hilarité générale. » »

Comment est née ta passion pour la photo ? Quel a été le déclic ?

Honnêtement, je n’avais pas de passion pour la photo. J’ai été viré du jour au lendemain d’une société où j’avais passé 15 ans. J’ai donc décidé de voyager et, pour ne pas voyager bêtement, je me suis mis à la photo mais sans rêves particuliers. Mes premiers voyages m’ont conduit Papouasie, au Yémen, en Érythrée et en Corée du Nord.

Comme ces pays étaient peu visités, je me suis fait remarquer et mes photos ont vite décollé sur Flickr. Le déclic est venu le jour où GEO Allemagne m’a appelé et m’a pris dix pages de photos de de Papouasie. Je me suis dit que finalement la photo pouvait être une activité lucrative et payer mes voyages autour du monde !

Hulis Wigmen Papua New Guinea - Mount Hagen

En contemplant les photos de ta galerie, nous voyageons avec toi dans d’autres pays. Qu’est-ce qui t’a donné envie de partager ces photos lumineuses, colorées et captivantes que tu as réalisées ?

Avant de poster sur Flickr, je n’avais jamais imaginé que des gens aux quatre coins du monde pouvaient s’intéresser à mes prises de vue. Donc les premières photos mises en favoris m’ont fait aimer cette fonction !

Flickr a toujours gardé un sens du qualitatif qui m’a fait rester alors que de nombreux pros me poussent à en sortir… Les commentaires sont souvent pertinents et c’est un bon test pour choisir les photos que je vais ensuite soumettre aux photo editors des magazines. Ensuite, mon envie de partage a évolué : j’ai compris que Flickr pouvait être une vitrine pour faire connaitre des endroits peu visités, des tribus en danger, des peuples opprimés… Mon album Corée du Nord a fait plus de 2 millions de vues, c’est autant de gens qui vont voir ce pays un peu différemment !

Miss Kim I sim North Korean , North Korea


Tu as réalisé de nombreux portraits, ont-ils une signification particulière pour toi ?

Je préfère faire des photos de gens, car, avec les paysages, les arbres ou les chats, j’ai du mal à échanger quelques mots ! Une photo en dit bien plus que de nombreux discours. J’ai photographié des réfugiés syriens dans des camps en Irak l’an dernier et leurs regards valent tous les articles.

Close-up Of A Young Syrian Refugee Face With Blue Eyes, Erbil, Kurdistan, Iraq

Comment décrirais-tu ton travail et ton style ?

Techniquement, je fais beaucoup de portrait à 1,4 ou 1,6 avec un focus sur les yeux, ce qui donne une dimension d’âme supplémentaire à mes « modèles ». L’effet est très beau mais cela nécessite de prendre 20 photos pour en avoir une nette !

Ce n’est pas académique car je n’ai jamais pris de cours ni ouvert de livres. Souvent des « amateurs » me posent des questions techniques auxquelles je suis incapable de répondre. Tous les appareils ont les mêmes fonctions, seul l’usage que l’on en fait diffère, notamment dans le résultat final de l’exposition, de la profondeur de champ, etc.

Je travaille très vite. Un portrait ne prend pas plus de 30 secondes à réaliser. Découvrez les vidéos d’Éric : Behind the scenes

Prendre des photos de quelqu’un génère toujours une petite gêne malgré les années car je sais qu’à tout moment je peux déranger la personne. Dans les pays pauvres, les gens travaillent beaucoup pour survivre, donc les interrompre dans leurs tâches a des conséquences fâcheuses.

Somali nomad carrying camel new born  - Somaliland


Y a-t-il un moment de la journée que tu préféres pour prendre tes photos ?

Je n’ai pas la lubie de la lumière parfaite comme certains photographes qui ne travaillent qu’entre 17 heures et 17h12. Lorsque la lumière est trop crue, je m’arrange pour faire des photos en intérieur, dans les maisons, sous des abris… Un simple pas de porte peut s’avérer un excellent petit studio photo pour faire des portraits sur fond noir.

Au cours de tes voyages, utilises-tu des équipements qui sortent de l’ordinaire ? As-tu des réglages préférés sur ton(es) appareil(s) ?

Je travaille au maximum en manuel et avec mon dernier Sony a7R, qui permet de voir sur l’écran et en temps réel les modifications que vous apportez dans les réglages d’expo, de vitesse, ou d’ISO. Cest un régal !
Combien de fois ai-je perdu l’instant magique car je devais contrôler  ma photo après l’avoir prise sur l’écran pour vérifier que mes réglages étaient optimum (ou pas) avant d’avoir ce Sony…
J’emporte toujours un 24-70 mm et un 85 mm pour les photos de rue ou les paysages. Cela me suffit, sauf si je fais un safari : dans ce cas, je prends un 300 mm en plus. Je conseille de shooter en mode NON automatique. Faire de belles photos, c’est laisser passer le volume minimal de lumière nécessaire et pas plus. Pour avoir des teintes chaudes, des couleurs flashy et des noirs profonds, il n’y a pas de magie, c’est juste une question d’habitude… J’ai raté beaucoup de photos avant d’arriver à maîtriser à peu prêt ce que je veux !

Mucawana tribe girl , Namibia


Quelles sont tes méthodes de traitement des images après la prise de vue ? Qu’apprécies-tu de faire avant de publier une photo ?

Le travail de postproduction est essentiel ! Je shoote en RAW (ça devrait être interdit de shooter en JPG) et passe mes photos dans Lightroom. Je joue surtout sur l’exposition et les noirs en essayant de réduire les zones trop blanches en cas de soleil de midi. Mais il ne faut pas passer plus de temps à traiter une photo qu’à la prendre, sinon ça signifie qu’elle est juste mauvaise… Pour moi, le travail n’est pas fini car il faut mettre les mots clefs, les légendes, etc. C’est très chronophage mais sans cela, la photo « n’existe » pas sur le marché…

As-tu une technique particulière (recadrer, un outil, des filtres…) que tu aimes utiliser ?

J’avais acheté un objectif tilt shift il y a quelques années. Désormais, vous avez des filtres tilt shift partout et dans la moindre application mobile. Cependant, prendre des photos avec cet objectif est une expérience à la fois amusante et frustrante car les réglages ressemblent à un jeu d’échec. Pour les fans du mode manuel, de la prise de risque et des résultats bluffants, je conseille le vrai tilt shift.

Sinon, un effet amusant et peu onéreux, c’est toujours de prendre avec soi un filtre noir de neuf valeurs minimum pour faire des pauses longues en plein jour. J’ai fait des photos à Angkor sur pied et le temps d’expo permet d’effacer les touristes.

Mister Seritier in Lake Kivu area, Rwanda

Qu’est-ce qui te plait le plus sur Flickr ? Quand as-tu entendu parler de Flickr pour la première fois ?

J’ai démarré Flickr début 2006. Un ami m’avait conseillé d’y poster mes photos, juste pour partager ; une notion assez étrange pour moi à l’époque. Ce qui me plaît le plus, c’est la réactivité des followers et leur intelligence. J’ai goûté à quelques autres réseaux photo et les commentaires sont d’une bêtise affligeante quand ils ne sont pas racistes, etc. Je n’ai jamais eu à bloquer un follower sur Flickr pour ces raisons. Bien que le réseau ait grandi, j’y retrouve la proximité de mes débuts, même si j’ai moins le temps de me consacrer aux réponses.

Quel autre membre/utilisateur de Flickr, ou d’un groupe Flickr, t’a le plus inspiré, et pourquoi ?

Je n’ai pas été inspiré par un autre membre mais j’ai suivi dès le début des gens de talent et qui comme moi sont devenus des pros. Maciej et ses photos de rue et Claude Renault qui connait l’Inde comme sa poche. Tous les deux ont un très grand sens du cadrage et de l’instantané, j’aime beaucoup. Ça à l’air facile mais c’est beaucoup de patience et de travail.

Quelle photo parmi les tiennes préféres-tu et pourquoi ?

En général, j’essaie de répondre par une photo récente pour ne pas faire vieux con ! J’aime beaucoup celle-ci :

Young Himba Girl With Ethnic Hairstyle In Her Bedroom hut, Epupa, Namibia

Techniquement pas facile à prendre car prise dans une case (1/60, 2500 ISO 2,8, Sony a7r). Elle montre bien le dépouillement des Himbas de Namibie qui gardent leurs traditions malgré les tentations, et qui sont d’une gentillesse à toute épreuve !
C’est le genre de photos qui nécessite de ne pas bouger (prise sans pied), d’avoir une expression parlante du sujet, et de garder l’environnement pour renforcer la situation. J’avais demandé à cette petite fille de me montrer son lit… de lit, elle n’a pas.

Quelles sont les trois photos d’autres membres de Flickr que tu admires le plus, et pour quelle raison ?

Alors… parmi les 1605 photos que j’ai mises en favoris :

Morning scene - Varanasi, India

Maciej est un des meilleurs photographes de rue qui a débuté sur Flickr. Son sens du cadrage est exceptionnel !

Car j’aime beaucoup la proximité des sujets, des femmes musulmanes au Nord Soudan, qui fait oublier les préjugés.

Nyikango - Tonga - Upper Nile Province - Central Sudan

Un endroit au sud Soudan inaccessible à cause de la guerre civile où il me tarde d’aller car très peu de touristes s’y rendent.

Y a-t-il d’autres aspects de la photographie qui te passionnent, quelque chose en particulier ?

Je rêverais de pouvoir faire de la photo avec de très vieux appareils grand format, de vieux films mais les problèmes que j’ai rencontrés avec les policiers des aéroports qui découvrent les films ou les brûlent avec leurs rayons X, etc. ont eu raison de moi !

J’aimerais aussi trouver un appareil Polaroid géant qui fasse des photos de 40 x 30 cm, il n’y en a que deux ou trois dans le monde. On peut toujours rêver…

Samburu warrior jumping Kenya


Si tu avais un secret à partager à propos de la photographie, quel serait-il ?

Mon plus grand secret, ce sont les gens qui sont prêts à perdre une minute pour poser pour moi. Sans les « modèles » que je trouve dans la rue, dans des villages, des mosquées, des églises, sur des marchés, dans des bars, etc., ma technique ou mon « talent » ne serait rien. Donc pensez avant tout à qui vous allez mettre devant l’appareil ! Un truc qui fait de nombreux heureux : prenez un polaroïd avec vous et faites des photos que vous donnerez. Souvent dans les pays reculés ou pauvres, ce sera la seule photo de la famille… rendre un peu de ce que l’on prend, c’est aussi une partie du secret !


« Dans cinq ans, je serai… » (Propose la suite !)

Toujours à la recherche des plus belles tribus, d’endroits pas encore massacrés par le tourisme de masse et toujours en train de poster sur Flickr !

Mwila octopus hairstyle - Angola

Un grand merci à toi Éric et bravo !
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